J'aime beaucoup ce que vous faites
- Auteur: Carole Greep
- Année: 2004
- Fiche d'information
(Carole et Charles seuls sur scène)
Charles: Tu gardes bien en tête toutes les crasses qu'ils ont dit derrière notre dos!
Carole: Oui ne t'en fais pas, j'ai préparé un festin à l'hauteur de leur hommage!
(Pierre arrive avec Marie.)
Pierre: Qu'est-ce qu'on dort bien ici! Les oiseaux... Mais les oiseaux, quel bonheur! Il n'y en a pas un pour te faire chier à piailler comme un con devant la fênetre! Tu les a dressés ou quoi?
Carole: Bon, on ne va pas tarder à passer à table, je meurs de faim.
Pierre: Qu'est-ce que tu nous as concocté?
Carole: Tout d'abbord, du foie gras sur des toasts...
Marie: Du foie gras!
Carole: C'est parce que je sais que tu adores ça!
Charles: Marie, tu l'aurais vue acheter son foie gras chez "lidle", comaparer, demander aux gens, goûter... hésiter parce que "mon amie Marie vient", "mais Maries elle s'y connaît", "et puis Marie n'aimera pas" et tout ça et tout ça, t'aurais été touchée, on y a passé trois heures.
Carole: Au final, c'est une sous-marque d'une sous-marque, et il n'y a pas de pain grillé parce qu'on a pété le grille-pain. Mais j'ai gouté avec des Cracottes, ça passe très bien.
(Marie a une mimique de relent.)
Pierre: Oh là là! Merci, mon régime.
Carole: Ah, j'ai pas de foie gras en poudre... Il faudra y penser pour les fêtes, avec la bûche aussi en poudre, le tout en poudre, sous le sapin en poudre, Joyeaux Noël en poudre et on n'en parle plus!
Charles: (pendant que les qutres essaient de manger péniblement) J'ai lu un article sur les régimes. Il paraît que tu manges un pais au chocolat, tu culpabilises, tu prends des kilos. Tu manges le même pain au chocolat, enfin un autre, mais le même, enfin, voyez quoi, tu ne culpabilises pas, tu ne prends pas de kilos! A calories égales! Tu te rends comptes à quel point le psychisme joue? Alors moi, je bouffe et je fais semblant d'en avoir rien à foutre pour tromper le psychisme! Pas con! Et meilleur que les sachets j'en suis sûr... Non?
(Pierre et Marie acquiescent la bouche pleine. A peine ont-ils fini une tartine que Carole les ressert immédiatement. Marie fait signe que non, Pierre aussi.)
Carole: Marie, j'ai pas passé mon après-midi au rayon "Promotions offres spéciales invendus" pour que tu me fasses ça?
Marie: Des produits raffinés et luxueux comme ça, ça ne se mange pas en quantité, j'ai honte.
Carole: N'aie pas honte, c'est fête! Allez reprends-en tu en meurs d'envie...
Marie: Je ne te l'ai pas dit, mais... quand j'étais petite, j'avais une oie. Je l'avais appelé Bécassine et je l'aimais très fort, très très fort, elle me suivait partout. Tu sais on habitait à la campagne, c'était une compagnie, comme un chat ou un chien et un jour, mes parents m'ont dit: "Tu sais Marie, Bécassine a fait un grand voyage, un long voyage. Elle est partie et tu ne la reverras plus..." Et ce jour-là, à table, il y avait du foie gras!
Charles: Merde, c'est moche.
Marie: J'avoue que depuis j'ai du mal...
Carole: J'espère que personne n'a été élevé avec une sole parce que c'est ce qu'on mange après!
(Charles rit puis se ressaisit. Carole le regarde et rit aussi, ils se déconcentrent, puis reprennent leur sérieux.)
Pierre (change de sujet): Marie ne vous a pas dit, mais elle a été promue dans la même boîte, mais elle fait un autre boulot.
Marie: Depuis que je fais ce nouveau boulot, je suis renée. Renée, tout simplement renée.
Carole: Renée? T'as changé de prénom?
Marie: Je suis née une deuxième fois, pas Renée le prénom. Renée, du verbe "renaquire".
Charles: On a décidément du mal à te comprendre. Et alors qu'est-ce que tu fais, Renée?
Marie: Eh bien, je suis passée assistante de direction. Toujours dans la même boîte mais c'est beaucoup plus intéressant, t'imagines, j'étais au courrier et là, je suis le bras droit du patron.
Carole: Ah, génial! Finalement, ça sert à quelque chose...
Marie: Quoi?
Carole: De coucher.
Marie: Ça va pas bien? T'es folle, pourquoi tu dis'ça?
Pierre: C'est de l'humour, Marie, pourquoi tu te vexes?
Charles: Ben oui, Marie, c'est de l'humour pourquoi tu te vexes?
Carole: C'était de l'humour, c'est vrai, pourquoi tu te vexes?
Marie: En tous cas, pour mon travail, j'ai eu la chance de ma vie, l'assistante de direction a eu un accident de voiture, je l'ai remplacée.
Charles: La chance!
Carole: Et la fille?
Marie: Rien de grave.
Pierre: Elle est quand même hémiplégique et au chômage.
Marie: Ça veut dire quoi déjà?
Pierre: Hémiplégique? Elle n'est paralysée que d'un côté. D'ailleurs, leurs fauteuils roulants n'ont qu'une seule roue, celle du côté où ils sont paralysés.
Marie: C'est étrange.
Pierre: Non, c'est pas étrange, c'est des conneries... T'es pas en forme toi, aujourd'hui... (Il mime avec son doigt, lentement, qui va de sa bouche à lui à son oreille à elle, puis de l'oreille, à sa tête, il parle aussi lentement.) Le temps que ça aille de là, à là, c'est très long aujourd'hui. Tu m'as habitué à plus rapide.
Marie: Toi aussi, tu me ferais avaler n'importe quoi!
Charles: A propos de travail, Pierre, qu'est-ce que tu penses de mon scénar que tu as dévoré?
Pierre: For-mi-da-ble! Ça, c'est de la bombe. Non, franchement, autant les autres que tu m'as filé, ils étaient... bien, autant celui-là, il est... pff... je peux essayer de le produire, hein...
Charles: Le produire, génial! Quel personnage tu préfères?
Pierre: Oh, le personnage principal, le héros est formidable. Il est tellement... tellement... tellement trop....
Charles: Tu veux dire: elle.
Pierre: Elle, oui, bien sûr. Mais elle a des p'tits côtés masculins quand même, hein, parfois... Ah! enfin le dessert!
Carole: Ah, y a un cheveu! Charles ne me l'a même pas fait lire, c'est quoi l'histoire?
Pierre (transpirant de plus en plus): C'est l'histoire d'un... d'une fille-femme, mais alors un personnage, un des plus grands personnages, féminins qui ait été écrit pour le cinéma, tout y est, c'est bien simple! Et alors, cette scène extraordinaire quand elle euh... hein, Charles, tu sais quand elle... euh...
Charles: Ah oui! Tu fais référence à quand elle euh...
Pierre: Oui! Quand elle euh...
Carole: Oui, bon quand elle quoi?
Pierre: Quand elle est là, tout simplement.
Carole: Si c'est ça ton histoire, c'est tout naze!
Pierre: Non, c'est très difficile à raconter, parce que c'est vraiment du cinèma,
c'est fait pour être du cinéma. On peut casser la baraque avec ça... Moi, je le
prends sous le bras, ton scénar et...
Carole: Bon, est-ce que quelqu'un peut me raconter cette putain d'histoire! J'ai l'eau à la bouche, moi!
Marie: Oui, oui, ça a l'air bien...
Charles: Et la naine? Est-ce que tu penses que c'est elle la meurtrière?
Pierre: Là, on croit tout de suite que c'est elle, je te promets... D'ailleurs, quel
personnage formidable, et quelle idéee dramaturgique forte d'avoir pris une naine!
Charles: Non. Mais bon, si tu le produis, ça va revenir cher, parce que la scène finale,
ce "Deus ex-machina" où la naine fait cuire des chipolatas sur la nacelle
héliportée par l'hélico, au-dessus des chutes du lac Victoria, ça coûte
de l'argent....
Pierre: Quelle force! C'est majestueux, cette scène. Là, je mets toutes mes billes dedans. Tu sais, un barbecue volant au-dessus de chutes d'eau en Afrique, la naine et le pique-feu accrochés à l'échelle, ça ne s'est jamais vu au cinéma! Ça n'a jamais été fait!
Carole: Mais tu as écrit un chef-d'oeuvre mon amour! Et la scéne d'amour? Charles m'avait parlé d'une scène d'amour torride!
Marie: Oh oui, oui, oui, raconte la scène d'amour torride.
Pierre: Je ne m'en souviens pas bien de celle-ci...
Charles: Tu plaisantes, j'espère! C'est la scène clé du scénario! Tu sais, les soeurs siamoises avec l'épicier andalou...
Pierre: Ah, mais oui, bien sûr... Avec les soeurs siamoises, et donc tu vois, il y a les deux corps... Il ne veut pas froisser l'une, ni faire cocue l'autre. Les filles, elles sont amoureuses, toutes les deux, elles ont un peu le cul entre deux chaises, les siamoises! Et pourtant, c'est horrible mais, c'est très respectueux, on sent bien les sentiments...
Charles: Ça m'embête ce que tu me dis parce que c'est pas la naine qui l'a tué, c'est
pas elle qui a tué. Elle ne peut pas... elle ne peut pas parce que tout simplement,
elle n'existe pas. Il n'y a pas plus de naine dans mon scénario que d'épicier andalou,
que de siamoises nymphomanes.
Pierre: Attends, elle n'est pas naine, mais elle est quand même très petite, non?
Et l'épicier andalou, il est un peu catalan quand même?
Charles: (Charles donne un coup de poing violent sur la table; tout le monde sursaute, personne ne moufte): Arrête! Tu ne vois pas que tu t'enfonces? Tu ne vois pas que c'est pire de faire croire que tu l'as lu que de ne pas l'avoir lu du tout? Tu ne vois pas que c'est là qu'il est le problème? Je n'ai jamais montré ce scénar à personne (il manque une partie...)
Pierre: Hé! ho! tu te calmes! T'es parano! J'étais fatigué, c'est vrai j'ai pas tout lu, mais je comptais bien le terminer.
Charles: Le commencer.
Pierre: Arrête!
Marie: (nerveuse): Oui, c'est vrai, ils se calment, vous vous calmez! Ils sont hyper agressifs, vous êtes hyper agressifs... Qu'est-ce qui se passe?
Carole: Rien, on discute entre adultes, c'est tout. On a le droit de se dire ce qu'on pense, non? Ça te dérange? Il a raison, Charles, ce sont les règles de base de l'amitié, non?
Marie: Oui, eh bien si ça ne te dérange pas, je préfère qu'on reste amis un peu hypocrites, plutôt que francs et plus amis du tout!
Vocabulaire
- crasses: dans le contexte donné, crasse se réfère à une attitude méchante ou indélicate. Le sens originel du mot, en revanche, désigne une accumulation de saleté.
- derrière notre dos: faire quelque chose avec l'intention de ne pas raconter à quelqu'un.
- festin: repas somptueux, excellent.
- tu les a dressés: dresser un animal veut dire l'entraîner, le domestiquer. On peut le dire de façon ironique à quelqu'un pour lui exprimer qu'on considère qu'il se comporte de façon inhabituel.
- concocté: cuisiner.
- elle s'y connaît: elle sait ce qu'elle aime.
- on a pété le grille pain: on a cassé le grille pain.
- vexer: blesser.
- mettre toutes les billes dedans: investir tous ses efforts dans une entreprise.
- froisser: Dans le contexte donné, ça veut dire vexer, blesser. Le sens originel du mot désigne l'acte de plier quelque chose.
- faire cocue: thraison amoeureuse.
- s'enfoncer: Dans sons sens originel, enfonces veut dire pénétrer, plonger dans un matérial comme le sol ou le sable. Dans le sens figuré, s'enfoncer' signifie tomber dans une situation dificile ou problématique.
- être parano: être paranoïque.